Quelle mer n’existe plus ?

La mer d’Aral est la réponse classique à cette question. Située en Asie centrale, entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, cette immense étendue d’eau salée a perdu la quasi-totalité de sa surface en quelques décennies. Autrefois quatrième plus grand lac du monde, elle est devenue le symbole d’une catastrophe environnementale provoquée par l’activité humaine.

Mer d’Aral : un lac salé, pas une mer au sens géographique

Le terme « mer » est trompeur. La mer d’Aral est en réalité un lac endoréique, c’est-à-dire un plan d’eau sans connexion avec l’océan. Deux fleuves l’alimentaient : l’Amou-Daria et le Syr-Daria, qui descendent des montagnes d’Asie centrale.

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Vous avez déjà vu une baignoire dont on laisse couler le robinet tout en ouvrant la bonde ? Le niveau reste stable tant que l’arrivée compense la perte. La mer d’Aral fonctionnait sur ce principe : l’évaporation naturelle était compensée par l’apport des deux fleuves. L’équilibre a tenu pendant des millénaires.

Sa superficie atteignait l’équivalent de deux fois la Belgique. Des ports de pêche actifs bordaient ses rives. Des communautés entières vivaient de ses ressources.

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Détournement des fleuves Amou-Daria et Syr-Daria : le mécanisme de l’assèchement

À partir des années 1960, les autorités soviétiques ont lancé un programme massif d’irrigation. L’objectif : transformer les steppes arides d’Ouzbékistan en champs de coton. Pour cela, l’eau des deux fleuves a été détournée vers des canaux d’irrigation.

Le résultat est mécanique. Moins d’eau arrive dans le bassin, mais l’évaporation reste la même. Le niveau baisse, la surface recule, la salinité augmente.

Géographe examinant des dépôts de sel sur un ancien fond de mer asséché, recherche scientifique sur la disparition des mers

Le processus s’est accéléré au fil des décennies. Les poissons ont disparu à mesure que la concentration en sel rendait l’eau inhabitable. Les bateaux de pêche se sont retrouvés échoués à des dizaines de kilomètres du rivage, sur un fond marin devenu désert.

  • L’Amou-Daria, le plus puissant des deux fleuves, n’atteint plus le bassin sud depuis les années 1990 : son débit est presque entièrement capté en amont pour l’agriculture.
  • Le Syr-Daria alimente encore la partie nord du bassin, mais avec un volume très réduit par rapport à son débit historique.
  • Les canaux d’irrigation construits à l’époque soviétique perdent une part considérable de l’eau par infiltration, faute d’étanchéité – un gaspillage qui aggrave le déficit.

Conséquences sanitaires et écologiques autour du bassin d’Aral

L’assèchement ne s’est pas limité à la disparition d’un plan d’eau. Le fond marin exposé, chargé de sel et de résidus de pesticides agricoles, est devenu une source de tempêtes de poussière toxique qui touchent les populations locales.

Les villes portuaires comme Moïnak, en Ouzbékistan, se trouvent aujourd’hui à plus de cent kilomètres de l’eau. La pêche, qui faisait vivre des dizaines de milliers de personnes, a cessé. Les maladies respiratoires et les cancers ont augmenté dans les zones proches de l’ancien littoral.

La salinité de l’eau restante a rendu toute vie aquatique impossible dans la partie sud du bassin. Les espèces endémiques de poissons ont disparu. L’écosystème qui dépendait du lac (oiseaux migrateurs, végétation des rives) s’est effondré.

Nord Aral et barrage de Kokaral : la partie qui renaît

Dire que la mer d’Aral n’existe plus est désormais partiellement inexact. La Petite mer d’Aral, au nord, se reconstitue depuis les années 2000 grâce à un ouvrage simple mais décisif : le barrage de Kokaral.

Ce barrage, construit côté kazakh, sépare physiquement le bassin nord du bassin sud. L’eau du Syr-Daria, au lieu de se disperser vers le sud où elle s’évapore, reste piégée dans la partie nord. Le niveau remonte, la salinité diminue, les poissons reviennent.

Les chiffres récents confirment cette tendance. Le volume du Nord Aral est passé d’environ 18,9 milliards de mètres cubes fin 2022 à environ 23 à 23,5 milliards de mètres cubes en 2025-2026. Le Kazakhstan et la Banque mondiale préparent une deuxième phase de restauration, centrée sur la reconstruction et l’élévation du barrage de Kokaral, avec un objectif de porter le volume à 27 milliards de mètres cubes d’ici 2029.

Carte topographique et photographies d'archive d'une mer disparue posées sur un bureau de chercheur, documents historiques illustrant la disparition d'une mer

Des pêcheurs sont revenus s’installer près du rivage nord. Des espèces de poissons réapparaissent. Le climat local s’améliore légèrement dans la zone reconquise par l’eau.

Sud Aral en Ouzbékistan : la partie réellement perdue

La situation est radicalement différente au sud. Le Grand Aral, côté ouzbek, reste une étendue de sel et de sable avec quelques flaques résiduelles. L’Amou-Daria continue d’être massivement détourné pour la culture du coton et d’autres productions agricoles.

Aucun projet de restauration comparable à celui du Nord Aral n’est en cours pour le bassin sud. Les volumes d’eau nécessaires seraient colossaux, et la priorité politique reste l’irrigation agricole. L’Ouzbékistan a plutôt choisi de planter des arbustes sur le fond asséché pour limiter les tempêtes de poussière, une approche qui couvre plusieurs millions d’hectares mais qui ne vise pas à ramener l’eau.

La réponse à la question « quelle mer n’existe plus » reste donc la mer d’Aral, avec une nuance de taille. Le bassin sud a effectivement disparu, mais le bassin nord revit. Cette distinction, rarement mentionnée dans les quiz de culture générale, change la perspective : la catastrophe est réelle, mais elle n’est pas totalement irréversible partout.

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