Les États-Unis, la Chine et la Corée du Sud dominent les investissements en intelligence artificielle, les brevets et les infrastructures de calcul. Pourtant, le profit économique tiré de l’IA ne se confond pas avec le leadership technologique.
Des analyses récentes, notamment celles de la Banque mondiale, montrent que les pays émergents ont autant, voire plus, à gagner que les économies avancées. La raison tient à un mécanisme simple : dans ces pays, l’IA peut améliorer la productivité de millions de travailleurs existants plutôt que de les remplacer.
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Complémentarité emploi-IA : pourquoi les pays émergents sont bien placés
Pourquoi un pays à revenu intermédiaire tirerait-il davantage parti de l’IA qu’une économie déjà très automatisée ? La réponse tient à la structure de l’emploi.
Dans les pays riches, une part significative des postes est déjà exposée à l’automatisation. L’IA y remplace parfois des tâches existantes, ce qui crée des gains de productivité mais aussi des destructions d’emplois. Dans les économies émergentes, la situation est différente : une proportion notable des emplois dans les pays à revenu faible et intermédiaire peuvent être « augmentés » par l’IA, c’est-à-dire rendus plus efficaces sans être supprimés.
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Concrètement, cela signifie qu’un agent de santé au Vietnam équipé d’un outil de diagnostic assisté par IA devient plus performant. Un agriculteur en Éthiopie qui utilise une application de prévision météo alimentée par l’IA optimise ses récoltes. Ce ne sont pas des cas théoriques : la Banque mondiale recommande à des pays comme l’Éthiopie d’adopter et d’adapter l’IA avant de chercher à développer des modèles de pointe.

Investissements IA des États-Unis et de la Chine : une domination à nuancer
Les États-Unis restent le premier investisseur mondial en intelligence artificielle, avec des montants colossaux. Le projet Stargate prévoit à lui seul plusieurs centaines de milliards de dollars de financements d’ici la fin de la décennie. Le pays concentre aussi la majorité des centres de données au niveau mondial.
La Chine, de son côté, est souvent sous-estimée. Son écosystème d’entreprises IA progresse rapidement, et ses investissements publics dans la recherche en IA sont parmi les plus élevés au monde. La Corée du Sud a annoncé un plan massif représentant l’équivalent de plusieurs centaines de milliards d’euros.
Ces chiffres impressionnent, mais ils ne répondent pas directement à la question du profit économique. Un pays qui investit massivement n’est pas forcément celui qui en tire le plus grand bénéfice rapporté à son PIB. Les États-Unis partent d’un niveau de productivité déjà élevé. Les gains marginaux y sont mécaniquement plus faibles que dans une économie où tout reste à optimiser.
Adoption sectorielle de l’IA : le facteur qui change le classement
Ce qui distingue les pays qui profiteront réellement de l’IA, c’est leur capacité à l’adopter dans des secteurs concrets. La technologie seule ne suffit pas : il faut des politiques publiques adaptées, des compétences disponibles et une infrastructure numérique minimale.
Plusieurs critères déterminent cette capacité d’adoption :
- L’accès à l’infrastructure de calcul : sans centres de données ou accès au cloud, les entreprises locales ne peuvent pas déployer de modèles IA. C’est le principal goulot d’étranglement pour les pays à faible revenu.
- La formation de la main-d’œuvre : un pays avec un vivier de développeurs et de data scientists absorbe plus vite les outils IA. L’Inde, le Canada et Singapour se distinguent sur ce point.
- Le cadre réglementaire : des politiques claires sur l’utilisation des données et l’éthique de l’IA accélèrent l’adoption par les entreprises. L’Europe tente de se positionner sur ce terrain avec une approche réglementaire stricte.
- La taille du marché intérieur : un grand marché permet d’amortir les coûts de développement. C’est l’avantage structurel de l’Inde, de la Chine et du Brésil.
Les Émirats arabes unis illustrent une stratégie différente. Avec un marché intérieur réduit, le pays mise sur des investissements ciblés et un positionnement de hub régional pour l’IA. Singapour suit une logique comparable en Asie du Sud-Est.
IA et productivité dans les pays en développement : l’angle sous-estimé
La plupart des classements mondiaux de l’IA évaluent les pays sur leur capacité à produire de la technologie. Nombre de brevets, publications scientifiques, levées de fonds : ces indicateurs favorisent mécaniquement les économies les plus riches.
Mais profiter de l’IA et la produire sont deux choses distinctes. Un pays peut tirer un bénéfice économique considérable de l’IA sans développer ses propres modèles de langage. Il lui suffit d’utiliser des outils existants, souvent accessibles en open source, pour améliorer ses services publics, son agriculture ou son système de santé.

La Thaïlande, par exemple, utilise déjà des applications d’IA dans la gestion des ressources agricoles. L’Inde considère l’IA comme un levier direct pour améliorer les conditions de vie et créer des emplois, selon les déclarations récentes d’un directeur de la Banque mondiale.
Ce qui freine ces pays, c’est moins le manque d’ambition que le déficit d’accès. La CNUCED a signalé un écart croissant dans l’accès aux technologies d’IA entre pays développés et pays en développement. Sans réduction de ce fossé numérique, les gains potentiels resteront théoriques.
Quels pays profiteront le plus de l’IA d’ici dix ans
Si l’on raisonne en termes de gain économique relatif, les pays qui profiteront le plus de l’intelligence artificielle ne sont pas nécessairement ceux qui la développent. Les États-Unis et la Chine resteront les locomotives technologiques. Mais les bénéfices rapportés à la taille de l’économie seront probablement plus visibles dans des pays comme l’Inde, le Vietnam, les Émirats arabes unis ou certaines économies africaines en forte croissance.
La condition est connue : investir dans les compétences, les infrastructures de calcul et un cadre réglementaire clair. Sans ces trois leviers, l’IA restera un outil importé sans retombées durables sur l’économie locale.